Comment La Répression Financière Aura Raison De Vos Economies

Quiconque a été sensibilisé à la théorie des cycles économiques sait que les périodes de fort endettement ont toujours été associées à des défauts ou des restructurations de la dette publique et privée. Il arrive parfois que cette restructuration prenne une forme plus subtile que l’on désigne ainsi par le terme de « répression financière ». 

Retraite au soleil

Définition de la répression financière

Selon un document publié par la Banque de France et intitulé « Le retour de la répression financière », la répression financière englobe l’obtention par l’Etat de prêts préférentiels auprès de publics nationaux captifs (tels que les fonds de pension ou les banques nationales), le plafonnement explicite ou implicite des taux d’intérêt, la réglementation des mouvements de capitaux transnationaux, et plus généralement, le resserrement des liens entre l’Etat et les banques, par une participation publique explicite ou par une lourde pression morale.

Dans le débat actuel sur la politique publique, la question de la répression financière est englobée sous la thématique plus vaste de la « réglementation macroprudentielle ».

En clair, lorsque les taux d’intérêt réels sont négatifs sur la durée, ils équivalent à un impôt sur les porteurs d’obligations et plus généralement sur les épargnants.

La situation actuelle marque très clairement le ralentissement de la mondialisation financière. Les banques centrales, au Nord comme au Sud, sont soumises à deux types de pressions complémentaires : les marchés émergents cherchent à empêcher les capitaux internationaux d’entrer (notamment à cause des politiques monétaires accommodantes mises en place aux Etats-Unis et dans l’Union Européenne) tandis que les marchés occidentaux cherchent à retenir les capitaux et à créer un public national captif de manière à faciliter le financement des niveaux élevés de dette publique.

Cette situation semble désormais engendrer une démondialisation financière et le retour d’une réglementation plus stricte des marchés financiers nationaux.

Un surendettement public et privé colossal

Dans les économies avancées, jamais le niveau de la dette publique n’avait atteint de pareils sommets depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Il y a fort à parier que le principal héritage de la crise de 2007 sera en définitive un taux d’endettement public inégalé dans l’histoire économique récente.

Il est important de préciser que tout au long de l’histoire, le ratio dette/PIB a été réduit de diverses manières, notamment par la croissance économique, des ajustements de fond de la politique budgétaire et/ou des plans d’austérité, une  déclaration de défaut ou la restructuration de la dette privée et/ou publique, une flambée soudaine de l’inflation et une bonne dose de répression financière conjuguée à une bonne dose d’inflation.

Le problème avec la situation actuelle, c’est que contrairement à ce qui s’est passé après la Seconde Guerre Mondiale, le surendettement ne se limite pas au secteur public. Le secteur privé – secteur financier et ménages en tête – n’est pas en reste. En outre, le chômage persistant et les risques de déflation qui l’accompagnent risquent encore de contraindre davantage les politiques monétaires.

Les taux d’intérêt réels négatifs : un impôt supplémentaire invisible

Nous l’avons dit en introduction, l’objectif principal de la répression financière est de maintenir les taux d’intérêt nominaux à un niveau plus bas qu’ils ne le seraient autrement. Toutes choses égales par ailleurs, cela a l’avantage de réduire la charge d’intérêt de l’Etat pour un stock de dette donné et contribue à la réduction du déficit. Grosso modo, on assiste par là-même à un transfert des créanciers (épargnants) vers les débiteurs.

L’intérêt pour un gouvernement est indéniable : la « taxe de répression financière » est déterminée par la réglementation financière et par l’évolution de l’inflation qui sont des facteurs bien opaques en comparaison d’un impôt sur le revenu ou sur la consommation, sujets fortement politisés et médiatisés.

Pour résumer, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation similaire à celle dans laquelle se trouvaient les économies occidentales durant la période 1945-1980. Les banques centrales sont devenues d’importants acquéreurs d’obligations d’Etat dont l’unique objectif est d’éviter le défaut de paiement. L’ironie de cette situation d’équilibriste, c’est que les banques centrales de nombreux pays émergents continuent d’acheter massivement des obligations du Trésor américain de peur de voir leur propre monnaie s’apprécier durablement face au dollar.

Conclusion : les marchés sont manipulés par les autorités qui ne reculeront devant rien pour assouvir leur besoin de financement.

La répression financière post 2008

A l’heure actuelle, les économies occidentales supportent un endettement public considérable, combiné à la nécessité de trouver des acheteurs potentiels pour cette dette. Outre les banques centrales qui – nous l’avons vu – rachètent à tours de bras des obligations d’Etat, d’autres manœuvres ont été mises en place pour permettre d’éponger ces dettes abyssales.

Ainsi, les accords de Bâle III préconisent-ils d’accorder un traitement préférentiel à la dette publique dans les bilans via une notation différentielle au niveau des exigences de fonds propres. Les banques commerciales sont donc gentiment priées de souscrire aux emprunts d’Etat – demande formulée par la réglementation prudentielle.

En outre, les banques grecques, irlandaises et portugaises ont déjà été priées de liquider leurs actifs étrangers pour acquérir de la dette publique nationale. Le processus par lequel on place des titres de dette à des taux d’intérêt inférieurs à ceux du marché dans des fonds de pension et autres institutions financières intérieures captives est déjà à l’œuvre dans plusieurs pays européens.

Toutes ces mesures appellent une conclusion assez simple et caractéristique des périodes de répression financière : le contrôle des capitaux est une nouvelle fois en train de refaire surface.

Les économies avancées ne sont d’ailleurs pas les seules à agir de la sorte. Les économies émergentes mettent également en place un contrôle des capitaux. Les mesures expansionnistes décidées par les banques centrales occidentales ont eu pour effet une hausse des anticipations se traduisant par une entrée de capitaux et une appréciation des taux de change ce qui a freiné l’activité à l’exportation des pays émergents.

Le contrôle des capitaux décidé par les économies émergentes est sans doute facilitée par l’œil plutôt compatissant d’une communauté internationale consciente que l’afflux de capitaux déstabilisateurs, le risque de surchauffe ainsi que la probable montée des tensions inflationnistes pourraient poser des problèmes de compétitivité dans ces différents pays.

Un avenir très compromis

Si la répression financière s’est montrée plutôt efficace durant l’après guerre, la situation actuelle nécessite de se montrer davantage circonspect. Dans la mesure où les crises financières graves sont associées à des périodes prolongées de profonde récession et à une nette détérioration des finances publiques, le fait que l’après guerre n’ait jamais connu de crise systémique n’est pas anodin.

Les niveaux d’endettement atteints par de nombreux pays auront tôt ou tard pour conséquence la restructuration de la dette de ces pays. Il ne faut pas non plus perdre de vue que la dette privée n’a jamais été aussi élevée. Il y a donc fort à parier que les années à venir seront consacrées à la réduction des dettes publiques.

Dans un tel contexte, la répression financière a encore de beaux jours devant elle. Le double objectif du maintien des taux d’intérêt à un niveau peu élevé et de création de publics intérieurs captifs devrait continuer à perdurer. Avec un arsenal de mesures toujours plus contraignantes les une que les autres. Ou comment faire payer aux générations à venir les négligences des générations passées.

A propos de l'auteur...

Thibaud Eigle est le fondateur de l'Ecole des Finances Personnelles. Il a notamment travaillé pendant près de 10 ans dans des domaines aussi variés que l'Audit, la Banque et le Capital Risque. C'est cette expérience riche et multiforme qui lui donne aujourd'hui un regard si complet sur le monde de la finance.

 

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