La retraite, cette imposture (récente)

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La plupart des livres sur les finances personnelles vous incitent à jouer le jeu de la rat race.

On va à l’école, on obtient de bonnes notes, on fait des études, on décroche un emploi bien rémunéré et on travaille pendant 40 ans minimum avant de pouvoir enfin profiter de notre liberté.

En suivant les conseils d’épargne habituels, on met de côté 5 à 10% de nos revenus et plutôt que de travailler 40 ans, on en travaille 30 et on prend sa retraite dans la cinquantaine. Soulagé et fier d’avoir été (un peu) plus malin que 99% des gens.

La stratégie de l’enrichissement lent dépend de 3 facteurs. Et elle peut vite devenir inefficace si l’un de ces 3 facteurs ne jouent pas pleinement son rôle.

Le premier facteur, c’est le capital épargné. 10% de 50.000 euros, ce n’est pas la même chose que 10% de 20.000 euros, et au bout du compte ça peut faire une sacrée différence. Surtout lorsqu’on prend en compte les 2 autres facteurs.

Le deuxième facteur, c’est le facteur temps. On l’a dit précédemment, si votre rêve, c’est l’indépendance financière rapide, alors la voie de l’enrichissement lent n’est évidemment pas faite pour vous. La formule des intérêts composés fonctionne à merveille pourvu que vous acceptiez d’attendre une trentaine d’années et/ou que votre capital de départ soit conséquent. Pas sûr que tout le monde soit prêt à patienter aussi longtemps…

Le troisième facteur, c’est le rendement. Le taux que vous obtenez en plaçant votre argent. Tant que vous placez cet argent dans un environnement économique stable et en pleine croissance. Tout va bien.

Mais les choses peuvent aussi se gâter très rapidement. En particulier, dans un contexte économique et financier de répression financière comme celui que nous connaissons actuellement. Que faire si le taux baisse brutalement ? Que faire si vous devez encaisser des pertes en capital ?

Dans le meilleur des mondes, celui des Trente Glorieuses et de la déréglementation néo-libérale, la question ne se pose pas. Tout va bien puisque nous sommes dans le meilleur des mondes. Malheureusement, le monde économique, ce n’est pas le meilleur des mondes. Et les périodes de dépression succèdent aux périodes de croissance économique.

Le problème avec la voie de l’enrichissement lent, ce n’est pas tant qu’elle prend du temps. C’est plutôt qu’elle ne remet pas en cause le statu quo. Et qu’elle continue de prendre le temps de vie humain pour un cycle de vie produit.

L’avènement de l’ère industrielle a consacré certaines pratiques qui ont été intériorisées par l’homme. Travail à la chaîne, productivisme, quête de l’efficacité, spécialisation, etc.

Un ensemble de bonnes pratiques qui ont fait de l’homme un rouage – ni plus ni moins – du système économique. Et ont contribué à le dépersonnaliser.

Un exemple ? Prenez ce que l’on appelle le cycle de vie produit.

Les étapes du cycle de vie d’un produit se comptent sur les doigts d’une main. En fait, il y en a 5.

La première étape, c’est le développement du produit. Il a un coût très important et l’entreprise ne perçoit pas encore de recettes. En gros, c’est une perte pour l’entreprise. Une sorte de mal nécessaire pour pouvoir ensuite en tirer un bénéfice.

La deuxième étape, c’est le stade du lancement. L’introduction du produit sur le marché avec des coûts élevés de production et de développement, un faible volume de vente, des pertes pour l’entreprise et des prix élevés.

La troisième étape, c’est le stade de la croissance. Le produit commence à rapporter de l’argent. On parvient à réaliser des économies d’échelle et on connait une croissance importante des volumes de vente. Les profits sont croissants pour l’entreprise et les marges élevées.

La quatrième étape, c’est le stade de la maturité. Les marges se réduisent, les concurrents incapables d’économies d’échelle disparaissent et les coûts de production faibles ne compensent plus les coûts de promotion commerciale et de services à la clientèle. Les profits sont encore élevés mais stagnants.

La cinquième et dernière étape, c’est le stade du déclin. On assiste alors à une diminution des ventes, des profits, des prix et apparaissent alors les produits de remplacement. Le produit est fini.

Le cycle de vie produit ne vous rappelle toujours rien ?

La première étape, ce sont les études du salarié. Elles ont un coût très important et le salarié ne perçoit pas encore de salaire. S’il s’agit d’une formation professionnelle financée par l’entreprise, c’est une perte pour elle. Une sorte de mal nécessaire pour pouvoir ensuite en tirer un bénéfice.

La deuxième étape, c’est le stade de l’entrée sur le marché du travail. L’introduction du salarié sur le marché du travail avec des coûts élevés de formation et de prise de poste, un faible retour sur investissement pour l’entreprise.

La troisième étape, c’est le stade de la croissance. Le salarié commence à rapporter de l’argent. Il devient plus productif. Les profits sont croissants pour l’entreprise et les marges élevées.

La quatrième étape, c’est le stade de la maturité. Le salarié a déjà bien navigué dans le monde professionnel, il a une vie de famille et se tourne un peu plus vers l’extérieur. Les marges se réduisent et les profits sont encore élevés mais stagnants. On hésite à lui proposer de prendre un plan de départ.

La cinquième étape, c’est le stade du déclin. On assiste alors à une diminution de la productivité et des profits. Des salariés plus jeunes et plus performants sont embauchés. Ces derniers coûtent moins cher pour un niveau de responsabilité équivalent. Le salarié décide de prendre un plan de départ à la retraite anticipé. On lui a gentiment fait comprendre qu’il n’avait de toutes façons pas vraiment le choix…

Le problème quand on se place dans la perspective de la retraite et de l’enrichissement lent, c’est qu’on accepte de faire partie d’un système qui nous considère comme une variable d’ajustement. Un piston à remplacer dès lors qu’il ne se montre pas suffisamment efficace. Et qui finira tôt ou tard par être mis sur la touche plus ou moins de plein gré.

La retraite est une invention plutôt récente dans l’histoire économique moderne. Une sorte de mise au rebut (in)volontaire qu’on s’inflige à soi-même une fois notre carrière derrière nous. Une adaptation du cycle de vie produit à l’homme dépersonnalisé et dévitalisé.

Comme si on devenait tout à coup inutile et obsolète une fois la soixantaine passée.

Comme si on n’avait plus aucun rôle à jouer dans la société passé un certain âge.

Comme si notre insertion dans le monde économique et financier ne dépendait que de notre carrière professionnelle.

Les candidats à l’indépendance financière refusent d’être assimilés à des produits.

Ils ont compris que l’on peut profiter de la vie dès son plus jeune âge et ne voient pas bien pourquoi ils devraient attendre 40 ans pour cela.

Ils ont l’envie d’apprendre et la curiosité nécessaire pour trouver des solutions créatives qui leur permettent d’alterner les périodes de travail et les périodes de détente.

Et surtout, ils n’oublient jamais de se demander :

« Comment faisaient nos ancêtres pour prendre en main leur vie SANS la perspective de la retraite à l’esprit ? »

A propos de l'auteur...

Thibaud Eigle est le fondateur de l'Ecole des Finances Personnelles. Il a notamment travaillé pendant près de 10 ans dans des domaines aussi variés que l'Audit, la Banque et le Capital Risque. C'est cette expérience riche et multiforme qui lui donne aujourd'hui un regard si complet sur le monde de la finance.

 

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