Les Racines Financières de la Crise

« Méfiez-vous des geeks qui jouent avec des formules »Warren Buffett

Avant le XXème siècle, la comptabilité et la finance jouaient pleinement leur rôle. La comptabilité faisait en sorte de reproduire une image la plus fidèle possible de la santé financière de l’entreprise et la finance se contentait de son rôle historique d’intermédiation. Tout cela était une question de bon sens et de simple arithmétique.

La propagation de la comptabilité en partie double (une invention qui date tout de même de l’Egypte antique selon de récentes découvertes) a eu le mérite d’apporter de nombreux avantages : elle a permis d’enregistrer non seulement les opérations financières immédiates mais également les opérations différées dans le temps comme les emprunts, les prêts, etc. Il était aussi devenu plus facile de détecter la fraude, même si cette dernière restait bien sûr possible. Son principe de base était le suivant : l’inscription d’un montant dans un compte impliquait systématiquement la mention de même montant dans un autre compte. Cela facilitait de fait les recoupements, même si bien sûr, il était toujours possible de se tromper d’affectation de compte plus ou moins volontairement.

La comptabilité ne s’est donc pas simplifiée, mais au moins elle paraissait plus fiable.

La finance n’était pas en reste. Constatant les progrès de sa cousine – la statistique – elle trouva opportun de venir lui emprunter quelques formules histoire d’augmenter sa capacité d’analyse, au coût de l’accroissement de l’abstraction et bien sûr de la possibilité d’augmenter les opportunités de pipeauter les chiffres sans que personne ne s’en aperçoive.

Avec le temps, toute l’entreprise s’est retrouvée contaminée : les managers et les cadres dirigeants utilisaient les mêmes modèles statistiques pour prévoir l’avenir en se basant sur des hypothèses et des feuilles de calcul bourrées d’approximation et autres rafistolages.

Jusqu’au jour où la crise de 2008 éclata et que quelques irréductibles universitaires firent enfin entendre leurs voix. Ces derniers étaient manifestement insensibles aux charmes sonnants et trébuchants de Wall Street (voir à ce sujet Inside Job, le documentaire de Charles Ferguson).

C’est ainsi qu’en 2009, le magazine Wired révéla dans un article intitulé « Recette pour un désastre : la formule qui a tué Wall Street » qui fit l’effet d’une bombe, ce que tout le monde dans les milieux financiers savait (du moins ceux qui avaient les yeux ouverts) mais refusait de voir : le modèle de Black & Scholes (utilisé notamment pour valoriser les options) et le MEDAF (utilisé pour évaluer un actif financier) étaient faux ! Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils reposent sur une loi de probabilité – la loi normale – qui ne s’applique pas aux marchés financiers. C’est la loi de Puissance – dite de « Pareto » – qui s’applique. Nous avons déjà traité de ce sujet dans un article précédent.

Mais le mal était fait. Depuis une trentaine d’années, la finance s’était introduite dans le coeur même de l’entreprise, et elle dictait sa loi à cette dernière à coup de court-termisme et de recherche de profits immédiats. C’est ce que l’on a appelé « la dictature des marchés ».

Aux Etats-Unis comme en France, les élites se sont retrouvées prises au piège. Alors que ces dernières faisaient massivement le choix de carrières « brillantes » (bling bling) et prenaient allègrement la voie du consulting et de la finance, on venait leur dire que l’idée n’était peut-être pas si bonne et que tout le corpus théorique appris jusque-là (5 longues années d’étude, plus de 30.000 euros déboursés et un prêt équivalent pour certains sur les épaules) était faux… Pas de quoi se réjouir, donc.

Ce qu’il y a eu de dramatique dans tout cela, c’est que l’industrie, la vraie, celle qui crée de la valeur tangible a été boudée par ces mêmes élites. On ne peut aujourd’hui que constater les dégâts. L’industrie française – qui faisait pourtant toute la fierté du pays il n’y a pas si longtemps – se retrouve désormais dans une situation concurrentielle intenable – prise en tenaille en milieu de gamme – alors qu’elle aurait dû depuis longtemps anticipé la concurrence féroce des pays émergents.

Quand on pense que le must d’une carrière brillante consiste aujourd’hui à passer par Polytechnique pour finir par une année à HEC, histoire d’obtenir un double diplôme et d’aller tâter d’un peu de finance de marché… Dommage que le monde ingénieur pourtant réputé avoir la tête sur les épaules ne se soit pas rendu compte avant de la supercherie.

A l’heure actuelle, il ne semble pas que les choses évoluent tant que ça. L’utilisation abusive de la dette comme effet de levier ne semble pas calmée. Les effets – là aussi – ont tendance à rendre l’ensemble du système instable : en période de croissance, les bénéfices sont gigantesques mais en période de récession, l’effet de levier rend la structure de l’entreprise instable et en fait une candidate potentielle pour la faillite. La question à 100 euros du jour est donc la suivante : croyez-vous vraiment que les années à venir seront celles d’une croissance retrouvée ? Il vaudrait mieux. Parce que si tel n’est pas le cas, c’est un véritable holocauste d’entreprises auquel nous assisterons.

« Autrefois, les gens savaient ce que les banques faisaient. Les banquiers prenaient leurs dépôts et les prêtaient, rémunérant l’épargne de court terme moins que ce qu’ils prenaient pour des prêts plus risqués et moins liquides. Le risque était endossé par les banquiers, pas par les déposants ou les gouvernements. Les banques se sont tellement éloignées du financement de la croissance industrielle et du développement économique qu’elles prospèrent aux dépens de l’économie à la façon de prédateurs et non en faisant des prêts productifs. » – Michael Hudson, professeur d’économie à l’Université du Missouri

Lorsque la cavalerie financière et le court termisme l’emportent sur la prudence élémentaire et la véritable création de valeur, ce sont les actionnaires et les patrons voyous avec stock-options qui gagnent et les clients et les salariés qui souffrent.

Le problème n’est pas de savoir s’il faut ou non des actionnaires. Il en faut comme il faut des investisseurs pour prendre des risques et permettre à l’entrepreneuriat de se développer. Car c’est la prise de risque de l’entrepreneur et de l’investisseur qui permet de créer des emplois.

Le problème est de remettre chacun à la place qui est la sienne. Et de l’y remettre chaque fois qu’il voudra quitter son siège pour prendre la place de l’autre. Une entreprise est une entité qui crée de la valeur et la distribue contre rémunération de ses clients. Son objectif premier n’est pas d’orchestrer une fraude légale pour permettre à quelques-uns de s’en sortir plein les poches pendant que les autres se partagent sur les miettes sur le tapis.

Il serait sans doute temps que le monde de l’éducation se rende compte de sa part de responsabilité dans ce formidable chaos. Histoire de redonner à la finance le rôle qu’elle n’aurait jamais dû quitter : celui de permettre aux entreprises de se financer pour permettre le développement économique.

A propos de l'auteur...

Thibaud Eigle est le fondateur de l'Ecole des Finances Personnelles. Il a notamment travaillé pendant près de 10 ans dans des domaines aussi variés que l'Audit, la Banque et le Capital Risque. C'est cette expérience riche et multiforme qui lui donne aujourd'hui un regard si complet sur le monde de la finance.

 

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