Mieux Vaut-Il Vivre Ou Réussir ?

vivre ou réussir

Cet article constitue le point de départ d’une série d’articles consacrée à l’argent. Etalée sur plusieurs mois, cette série nous permettra de faire appel aux noms les plus illustres de la littérature, de l’économie et de l’histoire pour leur demander de s’exprimer sur le thème de l’argent.

« Ils ne sont ni riches, ni pauvres. Ils rêvent de richesse et pourraient s’enrichir : c’est ici que leurs ennuis commencent ». – Georges Pérec

Débutons cette fresque historique avec Georges Pérec – un écrivain de la société de consommation – dont le premier roman Les choses recevra le prix Renaudot. C’est de ce roman qu’est tiré l’extrait que je vous propose aujourd’hui.

Vivre ou réussir, il faut choisir. Le débat est récurrent dans nos sociétés en quête de sens. Certains veulent d’abord le million sur leur compte en banque. D’autres préfèrent jouir tout de suite de l’existence. Une illustration parfaite de la fable de la cigale et de la fourmi. Le pire restant sans aucun doute le rêve d’enrichissement qui, lui, prend toute la vie…

« Ils étaient stupides – combien de fois répétèrent-ils qu’ils étaient stupides, qu’ils avaient tort, qu’ils n’avaient en tous cas, pas plus raison que les autres, ceux qui s’acharnent, ceux qui grimpent – mais ils aimaient leurs longues journées d’inaction, leurs réveils paresseux, leurs matinées au lit, avec un tas de romans policiers et de science-fiction à côté d’eux, leurs promenades dans la nuit, le long des quais, et le sentiment presque exaltant de liberté qu’ils ressentaient certains jours, le sentiment de vacances chaque fois qu’ils revenaient d’une enquête en province.

Ils savaient, bien sûr, que cela était faux, que leur liberté n’était qu’un leurre. Leur vie était plus marquée par leurs recherches presque affolées de travail, lorsque, cela était fréquent, une des agences qui les employait faisait faillite ou s’absorbait dans une plus grande, par leurs fins de semaine où les cigarettes étaient comptées, par le temps qu’ils perdaient, certains jours à se faire inviter à dîner.

Ils étaient au cœur de la situation la plus banale, la plus bête du monde. Mais ils avaient beau savoir qu’elle était banale et bête, ils y étaient cependant : l’opposition entre le travail et la liberté ne constituait plus, depuis belle lurette, s’étaient-ils laissé dire, un concept rigoureux : mais c’est pourtant ce qui les déterminait d’abord.

Les gens qui choisissent de gagner d’abord de l’argent, ceux qui réservent pour plus tard, pour quand ils seront riches, leurs vrais projets, n’ont pas forcément tort. Ceux qui ne veulent que vivre, et qui appellent la vie la liberté plus grande, la seule poursuite du bonheur, l’exclusif assouvissement de leurs désirs ou de leurs instincts, l’usage immédiat des richesses illimitées du monde – Jérôme et Sylvie avaient fait leur ce vaste programme -, ceux-là seront toujours malheureux. Il est vrai, reconnaissaient-ils, qu’il existe des individus pour lesquels ce genre de dilemme ne se pose pas, ou se pose à peine, qu’ils soient trop pauvres et n’aient pas encore d’autres exigences que celles de manger un peu mieux, d’être un peu mieux logés, de travailler un peu moins, ou qu’ils soient trop riches, au départ, pour comprendre la portée ou même la signification d’une telle distinction. Mais de nos jours et sous nos climats, de plus en plus de gens ne sont ni riches ni pauvres : ils rêvent de richesse et pourraient s’enrichir : c’est ici que leurs malheurs commencent.

Un jeune homme théorique qui fait quelques études, puis accomplit dans l’honneur ses obligations militaires, se retrouve vers vingt-cinq ans nu comme au premier jour, bien que déjà virtuellement possesseur, de par son savoir-même, de plus d’argent qu’il n’a jamais pu en souhaiter. C’est-à-dire qu’il sait avec certitude qu’un jour viendra où il aura son appartement, sa maison de campagne, sa voiture, sa chaîne haute-fidélité. Il se trouve pourtant que ces exaltantes promesses se font toujours fâcheusement attendre : elles appartiennent à un processus dont relèvent également, si l’on veut bien y réfléchir, le mariage, la naissance des enfants, l’évolution des valeurs morales, des attitudes sociales et des comportements humains. En un mot, le jeune homme devra s’installer, et cela lui prendra bien quinze ans.

Une telle perspective n’est pas réconfortante. Nul ne s’y engage sans pester. Eh quoi, se dit le jeune émoulu, vais-je devoir passer mes jours derrière ces bureaux vitrés au lieu de m’aller promener dans les prés fleuris, vais-je me surprendre plein d’espoir les veilles de promotion, vais-je supputer, vais-je intriguer, vais-je mordre mon frein, moi qui rêvais de poésie, de trains de nuit, de sables chauds ? Et croyant se consoler, il tombe dans les pièges des ventes à tempérament. Lors, il est pris, et bien pris : il ne lui reste plus qu’à s’armer de patience. Hélas, quand il est au bout de ses peines, le jeune homme n’est plus si jeune, et, comble de malheur, il pourra même lui apparaître que sa vie est derrière lui, qu’elle n’était que son effort, et non son but et, même s’il est trop sage, trop prudent – car sa lente ascension lui aura donné une saine expérience – pour oser se tenir de tels propos, il n’en demeurera pas moins vrai qu’il sera âgé de quarante ans, et que l’aménagement de ses résidences principale et secondaire, et l’éducation de ses enfants, auront suffi à remplir les maigres heures qu’il n’aura pas consacrées à son labeur. »

A propos de l'auteur...

Thibaud Eigle est le fondateur de l'Ecole des Finances Personnelles. Il a notamment travaillé pendant près de 10 ans dans des domaines aussi variés que l'Audit, la Banque et le Capital Risque. C'est cette expérience riche et multiforme qui lui donne aujourd'hui un regard si complet sur le monde de la finance.

 

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