Pourquoi le système financier est une immense ARNAQUE… (avec John Kay)

L'Argent des Autres

Introduction

Nous dépendons tous du secteur financier. Nous en avons besoin pour stocker notre argent, gérer nos paiements, financer le secteur de la construction, améliorer nos infrastructures, financer nos retraites et les entreprises de demain.

Mais ces rôles pourtant cruciaux ne concernent qu’une infime partie de l’activité du secteur : l’immense majorité des prêts consentis se font au sein du secteur financier lui-même. D’où des interrogations légitimes telles que : quelle est la raison d’être du secteur financier ? quelle est sa finalité ? pourquoi est-il aussi rentable ?

John Kay, un économiste réputé avec une expérience solide du secteur financier, soutient que la rentabilité perçue du secteur est en partie illusoire et en partie la résultante d’une appropriation de richesse créée ailleurs grâce à l’argent des autres.

Selon Kay, le secteur financier a pris beaucoup trop d’importance et s’est éloigné de son rôle de soutien de l’économie et de la vie quotidienne en s’auto-alimentant et en vivant finalement en autarcie avec les autres industries, se gouvernant en référence à des normes qu’il a lui-même édictées.

Et le monde extérieur a fini par adopter les normes du secteur financier, sauvant de la faillite ces mêmes institutions financières qui nous ont tous trahis à force de cupidité et de gestion calamiteuse.

Nous avons besoin de la finance mais à l’heure actuelle, cette dernière est allée beaucoup trop loin.

Dans son livre « L’argent des autres », Joh Kay nous montre ce qui cloche aujourd’hui dans le coeur sombre de la finance moderne.

Dans ce résumé, vous allez apprendre :

  • Comment le secteur financier mondial dessert littéralement l’économie réelle,
  • Les dysfonctionnements systémiques qui gangrènent les opérations financières, la régulation, la culture, l’appareil législatif et le système politique,
  • Comment réparer le système.

Les 10 Idées Clés

1/ La finance est cruciale pour servir une économie prospère mais le secteur financier moderne est trop gros, trop puissant politiquement, trop complexe et trop fragile.

2/ La finance devrait jouer 4 rôles essentiels : gérer les paiements, réunir créanciers et emprunteurs, faciliter le financement des ménages et aider à gérer le risque.

3/ Les bail-outs bancaires créent de l’aléa moral en renforçant les initiatives visant à prendre des risques irréfléchis.

4/ Les régulateurs pensent tellement comme des banquiers qu’ils ne peuvent même plus reconnaitre les problèmes lorsque ces derniers surgissent.

5/ Pour la plupart d’entre eux, les cadres dirigeants des institutions financières qui ont menti et manipulé leurs clients n’ont jamais été poursuivis après la crise financière de 2008.

6/ Les régulateurs américains encouragent le trading de produits dérivés, croyant à tort que l’économie tire bénéfice d’un marché qui spécule sur son propre risque.

7/ La culture traditionnelle de la banque faite de prudence et de mise en relation entre emprunteurs et prêteurs s’est transformée en un échange informel de trading informatisé qui s’auto-alimente.

8/ La plus grosse part des activités de trading est au mieux sans lien avec l’économie réelle.

9/ Les transactions interconnectées créent de la complexité (au sens systémique) et une véritable instabilité économique.

10/ Le système financier a besoin de réformes profondes pour le rendre beaucoup plus utile à l’économie réelle.

Version audio

Résumé complet

« Trop d’une bonne chose peut s’avérer néfaste… »

La finance est nécessaire pour permettre à l’économie réelle d’opérer.

Le secteur financier devrait jouer 4 rôles essentiels :

  1. Gérer les systèmes de paiement,
  2. Réunir les apporteurs de capital (les prêteurs) et les utilisateurs de capital (les emprunteurs),
  3. Faciliter la gestion financière des ménages et la prévoyance,
  4. Apporter une aide aux entreprises et aux individus en matière de gestion du risque.

Malheureusement, depuis les années 1960, le secteur financier international s’est étendu bien au-delà de son rôle d’origine qui consiste à servir l’économie.

A l’heure actuelle, les échanges d’instruments financiers au sein même des institutions financières dépassent très largement en taille les échanges de biens et services réels.

Par exemple, les 2 billions de dollars (soit 2.000 milliards de dollars) échangés quotidiennement sur le Fedwire (le système électronique mis au point et administré par la Réserve Fédérale américaine) représentent un montant équivalent à 50 fois le revenu national américain.

La prospérité économique requiert un système financier mais comme le dit John Kay, il peut aussi arriver que nous ayons trop d’une bonne chose. Et cela peut s’avérer incroyablement néfaste…

L’industrie financière est très rentable mais pas parce qu’elle crée de la valeur. Au contraire, dans bien des cas, elle s’approprie la valeur créée par d’autres secteurs.

La mondialisation financière moderne a commencé dans les années 1960 avec le marché euro-dollar.

Les euro-dollars étaient une conséquence involontaire de la réglementation Q aux Etats-Unis qui avaient pour objectif de plafonner les taux d’intérêt bancaires.

Les banques américaines ont alors commencé à contourner cette réglementation en plaçant de l’argent dans les banques européennes où elles pouvaient générer des taux d’intérêt supérieurs et bénéficier de frais de financement à moindre coût.

Au cours des décennies suivantes, les marchés de capitaux internationaux ont évolué au même rythme que les économies des autres pays développés comme le Japon, l’Allemagne ou la Chine.

Le secteur financier a opéré une mutation de la gestion vers l’investissement et le trading. Les institutions financières sont alors devenues beaucoup plus spécialisées et plus diversifiées.

Les autorités ont réagi en faisant évoluer la régulation et en levant les restrictions à l’activité bancaire. En 1999, les autorités américaines ont tout bonnement révoqué le Glass Steagall Act de 1933, qui avait jusqu’alors permis une stricte séparation entre la banque de détail et la banque d’investissement.

Les activités d’investissement se sont alors développées pour tirer profit de l’asymétrie d’information. Les traders ont créé des produits dérivés pour gérer le risque et ont commencé à spéculer sur le risque lui-même comme s’il s’agissait d’une matière première comme le soja ou le blé.

Les volumes de transactions ont atteint des records au fur et à mesure du développement de la financiarisation.

C’est la raison pour laquelle une culture du trading informatisé entre banques a remplacé progressivement une culture basée sur la prudence et les relations de confiance faisant peser un risque sans précédent sur l’économie toute entière.

Les dysfonctionnements du système financier

La finance moderne est complexe et ses dysfonctionnements se manifestent dans ses opérations, la régulation, la culture, le système législatif et le système politique.

Le fait que le secteur financier s’occupe d’abord de lui-même avant de s’occuper de ses propres clients est révélateur du mal qui le ronge. La taille du secteur et ses ramifications politiques perpétuent ses imperfections.

Les dysfonctionnements opérationnels

Les traders peuvent opérer à une échelle énorme grâce à l’appui des contribuables.

Ils conduisent leurs transactions sans aucune garantie appropriée sur le niveau de protection du capital mis en jeu. La conséquence, c’est tout simplement la perte de confiance des investisseurs dans les états financiers publiés par les institutions financières et leur rentabilité de long terme.

Les investisseurs savent également que les dirigeants de ces institutions financières feront passer l’intérêt de leur firme avant les leur s’il doit y avoir conflit d’intérêt.

Les contribuables apportent le capital nécessaire aux banques pour spéculer sur les marchés par le biais des prêts consentis par les banques centrales aux institutions financières.

Le problème, c’est que les contribuables ne reçoivent aucune compensation pour cette prise de risque et ne devraient en aucun cas servir de caution à ce type de pratique.

Les banques centrales prêtent de l’argent à des institutions financières dont la gestion laisse clairement à désirer à des taux défiants toute concurrence et en demandant des collatéraux douteux plutôt que de mettre ces fonds à disposition de l’économie réelle afin de régler de véritables problèmes de fonds.

Les experts du secteur perdent leur temps à se demander ce dont les institutions financières ont besoin plutôt que de s’interroger sur les besoins des acteurs de l’économie réelle.

Les employés des institutions financières se partagent une grande partie des profits générés sans pour autant partager les pertes lorsqu’il y en a.

Les salaires élevés des professionnels de la finance permettent de verser des salaires élevés aux dirigeants et à leurs conseils comme les avocats et les experts comptables.

La conséquence de ce système, c’est l’accroissement des inégalités de revenus en ce début de 21ème siècle alors que la tendance était plutôt à une normalisation de ces derniers durant la première moitié du 20ème siècle.

Les dysfonctionnements de la régulation

La complexité récompense les institutions financières au détriment de leurs clients.

Les régulateurs comme Alan Greenspan, Timothy Geithner et d’autres voyaient d’un bon oeil l’innovation financière et pensaient que cette dernière serait bénéfique et renforcerait le système.

Les faits leur ont clairement donné tort. De trop nombreuses inter-relations et inter-dépendances rendent inévitablement le système financier extrêmement fragile et instable.

Les décisions prises par les régulateurs – comme le fait de sauver les institutions financières au moyen de bail-outs – ont eu pour effet d’inciter ces institutions à prendre encore plus de risques et ont résulté en un accroissement de l’aléa moral.

Durant la crise de 2008 et dans les années qui ont suivi, l’expression « trop gros pour faire faillite » a été popularisée pour justifier du sauvetage de ces établissements, bien que la taille soit parfois un facteur de stabilité dans le secteur bancaire.

Plus que la taille, c’est la complexité de ces institutions qui les a rendu particulièrement fragiles.

Par exemple, Lehman Brothers n’était pas une institution si grosse que ça en comparaison d’autres établissements concurrents. En revanche, ses 200 filiales et ses millions de transactions avec les autres institutions financières ont fragilisé l’ensemble du secteur.

Les transactions informatiques exacerbent la complexité. Exécuter des volumes considérables d’ordres de trading à la vitesse de la lumière est au mieux non pertinent, au pire dommageable pour l’économie réelle.

Dans les années 2000, le secteur ressemble plus que jamais à l’Empire Romain, qui a fini par s’écrouler du fait même d’une complexité accrue, du désengagement de ses autorités et de son incapacité à se remettre en question et à s’auto-réparer.

Les régulateurs du secteur financier passent beaucoup de temps à assister à des rencontres internationales qui sont au final davantage des exercices de rhétorique que des réunions visant à améliorer les choses. Ces meetings ressemblent davantage à des foires d’empoigne où chacun défend finalement les intérêts des secteurs financiers de la nation qu’ils représentent, conformément aux souhaits des lobbies.

C’est d’ailleurs à cause des accords de Bâle des années 1980 que la crise financière mondiale a pu avoir lieu en 2008, accords qui ont fait en sorte de limiter progressivement les actions des régulateurs à l’échelon national.

Les politiques de régulation sont à l’origine des problèmes de 2008 et le système n’est toujours pas en mesure de contrer ce qui lui a fait le plus de mal, à savoir sa tendance au narcissisme et son pouvoir politique.

La plupart des traders qui travaillent dans les institutions financières voient les contrôleurs des risques comme des obstacles au profit.

C’est une sorte de boucle de rétroaction négative : parce que l’industrie et les régimes de régulation sont complexes, seuls ceux qui ont l’expérience du secteur financier peuvent le réguler.

Mais c’est justement cette expérience du secteur qui affectent inévitablement leur point de vue et les empêche d’une objectivité qui serait pourtant particulièrement salvatrice.

Les régulateurs sont dans une sorte de prison intellectuelle du fait de leur dépendance à l’information qui leur est transmise par l’industrie.

En outre, la plupart des agences de contrôle sont incapables de retenir leurs meilleurs talents. La plupart du temps, les agences se perdent dans l’analyse de détails insignifiants ou omettent d’analyser certains indicateurs pourtant cruciaux faute de recul suffisant.

Les dysfonctionnements dans la culture et le système législatif

Historiquement, la responsabilité qui découlait de la gestion du patrimoine des clients était lourde à  porter. Mais ce sens du devoir a clairement disparu.

Le système législatif actuel ne prévoit pas de garantie suffisante lorsque l’argent est géré par un intermédiaire pour un autre intermédiaire.

Lorsque les institutions financières traitent avec des contreparties éligibles, c’est à dire d’autres professionnels de la finance, les sanctions qu’elles sont susceptibles de recevoir en cas de mauvaise gestion ne sont pas aussi sévères que dans le cas de l’argent confié par les particuliers.

Pourtant, l’argent qui transite dans le système financier est d’une manière ou d’une autre l’argent confié par les particuliers et cette obligation d’information et de bonne conduite devrait également s’appliquer à tous les niveaux d’intermédiaires.

Dans la plupart des industries, l’intégralité de la chaine de valeur doit rendre des comptes à l’acheteur final. Les intermédiaires financiers devraient pouvoir rendre des comptes de la même manière.

Pourtant, très peu de dirigeants d’institutions financières ont été véritablement inquiétés par la justice après la crise de 2008.

Le système financier actuel est sclérosé par les conflits d’intérêt et il ne sert plus depuis trop longtemps maintenant les intérêts de l’économie réelle.

Les dysfonctionnements politiques

L’industrie financière a une grande influence politique.

Les anciens régulateurs et les politiciens poursuivent fréquemment leurs carrières en prenant des postes extrêmement lucratifs dans le secteur privé.

La régulation passe beaucoup trop de temps à se perdre dans les détails alors que le vrai problème se trouve davantage dans les primes et bonus ainsi qu’au niveau de la structure du secteur.

Les agences de contrôle et les organes de régulation se sont multipliés depuis la crise sans qu’aucun ne s’attaque finalement au coeur du problème de manière efficiente.

Les politiques publiques n’ont que très peu évolué depuis la crise et n’ont fait que creuser l’écart avec les valeurs des citoyens et leurs vies quotidiennes.

Comment réparer le système

Le secteur financier a besoin de réformes structurelles pour être de nouveau au service de l’économie réelle.

Les banques de détails doivent de nouveau mettre le client au coeur de leur préoccupation et redevenir ce qu’elles étaient en termes de prestation de service et de prudence.

La banque d’investissement doit également prendre en compte les besoins clients, même si cette dernière a davantage vocation à prendre des risques.

Le système devrait répondre aux critères suivants afin de redevenir un métier de service :

  • Les intermédiaires doivent simplifier leurs liens de transaction afin de réduire la complexité, les conflits d’intérêt et le volume de transactions,
  • Un groupe d’institutions spécialisées devrait être constitué pour traiter directement avec les participants de l’économie réelle,
  • Les banques de détail devraient séparer leurs activités de celles des banques d’investissement (et notamment de la partie trading et marchés),
  • Les dirigeants devraient être responsables personnellement de leurs décisions de gestion,
  • Les régulations doivent se concentrer sur les dépôts et la défense des intérêts des consommateurs,
  • Dans une véritable économie de marché, une entité qui propose un produit non désiré par le marché fait faillite. Lehman Brothers en fut l’exemple éclatant. Les régulateurs ne devraient pas faire en sorte d’éviter de telles faillites mais plutôt d’en contenir les effets de contagion. L’argent qui transite dans le système financier est bel et bien l’argent des autres.

En éliminant les conflits d’intérêt et en faisant valoir la responsabilité des dirigeants, le modèle d’affaire de la banque d’investissement tel qu’il existe aujourd’hui serait amené à disparaitre.

Les dirigeants et les managers des institutions financières ne doivent plus pouvoir prétendre qu’ils n’étaient pas au courant des agissements de leurs subordonnés. Ils doivent être responsables de ce qui se passe sous leur autorité.

Le système financier a été créé pour servir les autres secteurs et c’est ce qu’il doit faire de nouveau en se simplifiant et en se tournant davantage vers l’extérieur.

Les régulateurs ont raté l’occasion de mettre un coup de pied dans la fourmilière en 2008 alors qu’ils avaient le contrôle et l’appui des citoyens.

Et cet échec ne peut que conduire dans les années à venir à une crise systémique qui mettra une nouvelle fois en péril l’ensemble du système économique…

A propos de l'auteur...

Thibaud Eigle est le fondateur de l'Ecole des Finances Personnelles. Il a notamment travaillé pendant près de 10 ans dans des domaines aussi variés que l'Audit, la Banque et le Capital Risque. C'est cette expérience riche et multiforme qui lui donne aujourd'hui un regard si complet sur le monde de la finance.

 

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