Pourquoi Notre Système Emotionnel Nous Empêche d’Imaginer Un Nouveau Système Financier

Les crises à répétition que nous avons vécues ces dernières années ne sont pas dues au hasard. Ce sont les hypothèses mêmes du paradigme de la finance moderne qui sont à revoir.

Il y a bien eu quelques progrès réalisés ces dix dernières années. L’apparition de la finance comportementale – qui étudie les interactions entre la psychologie et l’économie – a d’ailleurs largement contribué à faire prendre conscience que les investisseurs sont loin d’être tout le temps rationnels lorsque ces derniers doivent prendre des décisions d’investissement ce qui génère des biais et des anomalies sur les marchés. Enfin, était remise en cause – dans les faits – l’hypothèse d’efficience des marchés !

Il est important  de préciser que cette remise en cause n’a semblé trouver de légitimité que dans le discours puisque le corpus théorique est quant à lui resté inchangé : en restant confinée dans la dichotomie rationnel/irrationnel, la finance comportementale n’est pas vraiment parvenue à se démarquer du socle de la théorie économique classique. Pour elle, si les investisseurs étaient parfaitement rationnels, l’hypothèse d’efficience des marchés se trouverait vérifiée et les marchés fonctionneraient idéalement dans le meilleur des mondes.  Rassurant sans doute mais malheureusement faux.

« Notre système émotionnel est fait pour la causalité linéaire »

Dans son livre, Le Cygne Noir, Nassim Nicholas Taleb écrit :

« Ainsi, si vous étudiez tous les jours, vous vous attendez à ce que les choses que vous apprenez soient proportionnelles au temps que vous passez à apprendre. Si vous avez l’impression que tout cela ne sert à rien, votre moral sera au plus bas. Cependant la réalité moderne nous donne rarement le privilège de progresser de manière satisfaisante, linéaire et positive ; vous pouvez réfléchir à un problème pendant un an et ne rien apprendre du tout ; puis, à moins d’être découragé par l’absence de résultat et de laisser tomber, vous allez avoir tout d’un coup un éclair de compréhension. » – Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne Noir

Ce principe extrêmement éclairant vient d’ailleurs synthétiser avec brio les 4 erreurs d’analyses de l’investisseur que nous avions listées dans un précédent article.

Il pourrait se résumer ainsi : émotionnellement et mentalement, nous avons un mode de fonctionnement basé sur la loi de Gauss dans notre rapport au monde et aux réactions d’autrui alors que nous devrions davantage nous fier à des modèles mentaux de nature fractale – c’est à dire non-linéaire.

Comme le dit le coprésident de Pimco, l’un des plus gros fonds de gestion du monde :

« La plupart des prévisions et des business plans s’appuient sur l’idée d’un retour à la moyenne. Les modèles comme les marchés anticipent un retour à la moyenne car ils cherchent la gratification instantanée. » 

Ce faisant, ils éludent complètement la possibilité d’un choc et d’une chute brutale car leurs prévisions sont basées sur un rythme « moyen » de croissance. Pas de place donc pour l’imprévisible…

On comprend dès lors en quoi le fait de ne pas avoir un esprit gaussien peut représenter un avantage décisif en matière de rentabilité et de protection contre la ruine.

Une fois que l’on a pris conscience de cette aberration paradigmatique, il devient évident que les « prévisions sont tout bonnement impossibles » comme l’affirme Taleb lui-même.

A l’heure où nous avons fait des progrès considérables en matière de connaissance de la connaissance comme en atteste le livre d’Edgar Morin Les sept savoirs, il serait temps que la finance accepte de faire son autocritique. Les prévisions sont le fait d’un biais émotionnel bien connu qu’on appelle « phénomène d’ancrage ». Le principe est assez simple : il consiste à atténuer son inquiétude vis-à-vis de l’incertitude de l’avenir en produisant un chiffre auquel on se réfère. C’est peut être là l’unique utilité des prévisions : nous rassurer sur nos angoisses présentes.

 Une prévision, des scénarii

Pour appréhender au mieux l’incertitude, nous devons changer notre façon de penser la notion de prévision. Plutôt que de réduire le champ des possibles et tenter de figer l’avenir – ce qui soit dit en passant a une certaine tendance à mettre notre libre-arbitre à la poubelle – nous ferions mieux d’améliorer notre aptitude à élaborer des scénarii qui couvrent au mieux le champ des possibles. L’univers est changeant et nous n’avons d’autre choix que de nous adapter à sa mouvance perpétuelle.

Un scénario permet de clarifier l’avenir et active notre capacité d’imagination. Il est un pont tendu entre le présent et l’avenir qui jamais ne privilégie telle ou telle prévision. La rationalité linéaire est insuffisante et inadaptée pour cerner les enjeux de la complexité du monde. L’élaboration de scénarii est quant à elle beaucoup plus conforme à l’idée que l’on se fait d’un monde où les lois de puissance  règnent en maitre et où pullulent les valeurs extrêmes.

Comme le dit d’ailleurs si bien le milliardaire Warren Buffett :

« Les prévisions vous en disent beaucoup sur ceux qui les font, elles ne vous disent rien sur l’avenir ». – Warren Buffet, milliardaire américain

Vous savez désormais à quoi vous en tenir…

A propos de l'auteur...

Thibaud Eigle est le fondateur de l'Ecole des Finances Personnelles. Il a notamment travaillé pendant près de 10 ans dans des domaines aussi variés que l'Audit, la Banque et le Capital Risque. C'est cette expérience riche et multiforme qui lui donne aujourd'hui un regard si complet sur le monde de la finance.

 

Article précédent:

Article suivant: